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Il faisait bon vivre demain

Dernière modification : [06-04-2012]
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Il faisait bon vivre demain

Juillet 2009, Michel Olmi nous fait visiter la ville de Longwy. Nous avons rendez-vous sur la Place d’Arches. C’est là, dans l’annexe de la mairie de Longwy Haut, que 30 ans auparavant, LCA avait abrité son studio et ouvert à tous cet « aquarium ».

Dans la grande rue qui nous mène à Longwy Bas, Michel nous fait remarquer les commerces fermés, les devantures décrépies. Nous déambulons dans les rues peu fréquentées de la ville. Encore quelques bars et commerces aux rideaux baissés. La ville a manifestement connu des jours meilleurs… Un monde semble avoir disparu.

Celui des travailleurs, des sidérurgistes : le monde ouvrier.

Bien sûr, il y a encore près de 7 millions d’ouvriers en France. Pas loin de 30% de la population active. Mais ce monde, ce continent disent certains, s’est volatilisé des écrans, des imaginaires.

L’histoire qu’on nous raconte à Longwy, les histoires, sont de celles que l’on ne raconte plus beaucoup. Celles de milliers de travailleurs qui, jours et nuits, se relaient autour des fours à feu continu. Celles des métiers et de leur apprentissage. Celles de l’entraide, des grèves, des occupations, des bagarres avec les forces de l’ordre, des accidents de travail, du café et de la mirabelle au comptoir avant l’embauche, des fêtes... Mais c’est aussi l’histoire d’un petit monde, replié, sclérosé. Dans l’impossibilité d’échapper à sa condition d’ouvrier, fatalement sidérurgiste de père en fils et femme de sidérurgiste de mère en fille.

On nous raconte un monde riche, émouvant, complexe et contrasté.

On écoute. On n’a jamais vu les sorties d’usine avec plusieurs centaines ou milliers de sidérurgistes, à l’heure de la débauche. Alors, on fait un voyage trente ans en arrière.

On écoute, encore, et on imagine les hauts fourneaux. Ce bassin, cette ville, dont on nous dit qu’elle ne s’éteignait jamais tant la lueur des coulées d’acier l’éclairait.

Le commencement…

LCA. Derrière ces trois lettres se cachait le mystère d’une aventure radiophonique. Pour nous trois, actifs dans des radios associatives, LCA représentait la matrice des radios libres actuelles. On a eu envie de la regarder de plus près, de s’approcher pour comprendre, de l’écouter pour la ressentir, de rencontrer ses acteurs pour l’imaginer.

Il y a eu d’abord, le hasard d’une rencontre et d’une conversation avec Marcel Trillat, qui se souvenait d’une radio de lutte.

Il y a eu aussi les récits des grandes bagarres ouvrières que font les amis militants et les souvenirs des pionniers des radios associatives, que l’on fréquente.

Peu à peu Lorraine Coeur d’Acier a pris corps.

Mais au début, il y a plus concrètement le travail de thèse en histoire de Ingrid Hayes. Elle travaille sur la parole ouvrière et a trouvé un corpus passionnant : les archives de la radio Lorraine Coeur d’Acier, récemment déposées aux archives départementales de la Seine Saint-Denis (bizarreries des méandres politico-administratifs, les archives sont conservées dans ce département).

La tête dans les cassettes

Et puis un jour, nous voilà devant une boîte pleine de CD obtenue de haute lutte et de longue patience. Nous plongeons dans les archives.

On garde un souvenir précis de ce moment. Nous entendons des femmes témoigner de mauvais traitements lors de leurs accouchements. Ces femmes, appellent à la radio, s’accrochent au téléphone, hurlent leurs colères et leurs douleurs, parfois vingt ans après. On écoute encore des heures de bandes désormais numérisées. Les revues de presse nous font rire, les débats sur la sidérurgie nous paraissent datés et complexes. Les échanges sur les pays de l’Est nous semblent parfois science-fictionnesques. Et puis on découvre ces émissions faites par les immigrés qui prennent la parole dans une série de programmes bilingues. Il s’agit sûrement des premières émissions de radio faites par des immigrés en direction d’immigrés. Personne, ou presque, n’est oublié.

Commence un long travail d’écoute, de sélection et de classement.

Le son est bon, la tenue de l’antenne est surprenante, le ton est libre et les émissions d’une étonnante qualité. On commence à reconnaître des voix. D’abord celle de Marcel Trillat. Il a cette capacité à mettre les gens à l’aise, à leur donner du temps pour qu’ils puissent s’exprimer. Il sait déjà, bien avant la série de films qu’il réalisera plus tard sur les pauvres, les déclassés, les sans grades (« les prolos » comme il intitulera l’un de ses films), que la parole des dominés nécessite une attention particulière, que tendre un micro ne suffit pas. Il faut accompagner ces paroles trop rares, de gens qui parlent trop peu. Il relance avec quelques mots lorsque ceux-ci ne viennent plus. Il impose aux autres le silence. Il rassure. Ou plutôt : ils rassurent, car la plupart du temps, ils jouent la partie à deux avec Jacques Dupont. Complices, tant sur la forme que sur le fond, c’est en grande partie leur duo qui crée cette ambiance si particulière.

De ces paroles jaillissent de magnifiques moments de radio. Des paroles si rares qu’on n’a pas l’habitude d’entendre, ni hier ni aujourd’hui.

A notre grande surprise, l’écriture radiophonique de LCA préfigure ce que l’on connaît aujourd’hui sur les radios associatives, ce que l’on souhaiterait qu’elles soient plus souvent. Comme si LCA en était la matrice.

Les centaines d’heures d’écoute des archives, nous propulsent en Lorraine en 1979/80. On a l’impression de vivre ces années-là sous le casque de notre ordinateur.

L’idée de retourner voir et interviewer les acteurs de l’époque nous semble alors incontournable.

Le voyage à Longwy

L’été suivant, en 2009, c’est la grande affaire. On se tasse dans une 206 fatiguée, direction Longwy. Marcel Trillat nous a ouvert son carnet d’adresse. Trente ans après, il a gardé le contact avec nombre des acteurs de cette radio. Nous les appelons. Puisque c’est de la part de Marcel… alors c’est d’accord !

Arrivés à Longwy, Michel Olmi nous accueille. Le personnage nous impressionne. On parle radio (évidemment), on parle politique aussi. On boit des coups. Il nous guide dans un Longwy groggy. Nous rencontrons auditeurs et animateurs de cette radio qui vivent encore à Longwy.

Le plus surprenant, c’est la précision de leurs souvenirs. Leur mémoire est vive, 30 ans après cette aventure qui n’a au final duré que 18 mois. Si pour certains, le discours est un peu rodé à force de raconter, pour beaucoup il a fallu du temps pour qu’ils aient à nouveau l’envie d’en parler. Car la fin de cette radio et sa reprise en main jette bien souvent un voile noir sur l’ensemble de l’aventure.

Car ce qui nous est souvent décrit comme une blessure, la fin de cette aventure, reste très présente dans les mémoires. Des inimitiés perdurent. Des rancoeurs tenaces entre ceux qui, fin 1980, ont accepté de soutenir un nouveau projet radiophonique, mais sans les journalistes et avec une ligne éditoriale recentrée sur les questions syndicales, et ceux qui l’on refusé.

Quelques publications, le plus souvent locales, racontent cette histoire. Elles sont lues, décortiquées, commentées et critiquées. Certains débats houleux se poursuivent même devant les tribunaux. Michel Olmi et quelques autres que nous rencontrons sont en colère, comme si certaines réécritures de leur histoire les renvoyaient trente ans en arrière. Ils refusent de perdre une seconde fois.

On touche tout au long de ce voyage la force des souvenirs et les enjeux mémoriels de cette aventure.

Et on peine à imaginer le poids et l’impact de cette radio.

Michel Olmi raconte que la radio, tellement plus efficace et tellement plus immédiate avait en grande partie remplacé le tractage aux portes des usines, réduisant le temps nécessaire à une mobilisation, sans perdre en efficacité pour faire passer une information. Et lorsque les forces de l’ordre tentent de s’approcher de la radio pour en saisir l’émetteur, les sirènes des usines appellent la population à venir défendre leur nouvel outil. Ils sont des centaines, des milliers, plantés devant leur radio.

Tous racontent l’événement que fut dans cette ville, dans cette vallée, l’existence de cette radio. Comment elle a permis l’émancipation, la rencontre, l’écoute et l’ouverture sur le monde. La vivacité des souvenirs ne cesse de nous surprendre.

Alors on essaye de comprendre.

Cette radio voulue et défendue par une CGT puissante au point de défier le gouvernement et de rompre pour la première fois de manière durable le monopole public de la radio diffusion, a vécu au moment où mouraient les espoirs de voir la sidérurgie survivre.

La grande manifestation du 23 mars 1979 à Paris qui rassemblait les sidérurgistes (on parle alors de 100 000 personnes), et dans la perspective de laquelle fut créée cette radio, n’était-elle pas la dernière démonstration de force de la CGT, puissante mais vaincue ?

Et cette histoire en rejoint une plus large. La déstructuration des grands centres de production industrielle, via une série de délocalisation, et surtout la massification de la sous traitance dans les processus de fabrication, ont affaibli les citadelles ouvrière. Les batailles perdues, dont celles de la sidérurgie après celles des mines, ont affaibli ce mouvement. La perte de poids des formes politiques de représentations ouvrière, et en premier lieu l’affaiblissement du PCF, a participé à faire disparaître ces travailleurs du débat politique. L’acharnement des gouvernements de droite, suivie des trahisons de la gauche au pouvoir, avec l’arrivée de François Mitterrand à la présidence, accompagnant le tout.

De cette contre culture, voir de cette contre société, qui alliait, conscience politique, combat syndical, culture populaire, pratiques d’entraide - au final une identité de classe -, il ne reste aujourd’hui que des miettes. Rebaptisés opérateurs, techniciens ou agents, tout a été fait pour faire disparaître les ouvriers des écrans radar.

A Longwy, cette aventure radiophonique incarne peut-être un dernier moment de mobilisation, de solidarités, avant une série de restructuration qui aboutira en quelques années à la disparition quasi totale du tissu industriel sidérurgique du bassin.

Un bassin qui ne s’est jamais relevé.

« c’est pas parce qu’on a perdu qu’on avait tort »

Raconter cette histoire, avec la parole des acteurs, d’hier et d’aujourd’hui, fut pour nous une expérience passionnante.

Cette histoire, c’est aussi l’histoire d’un groupe d’hommes et de femmes qui relèvent la tête et se tiennent debout. Qui par tous les moyens ont tenté de continuer à se battre, et qui dans la lutte s’ouvrent plus encore au monde.

Ce travail veut avant tout donner à entendre ce que fut cette aventure, ce que fut alors la parole ouvrière qui déboula sans préavis sur les ondes et tenta de s’y installer durablement. Dans l’adversité et même si l’issue du combat est incertaine, on peut inventer des formes nouvelles de lutte, créer des solidarités et finalement avancer ensemble sans nécessairement camper sur des positions définitives. La formule est sûrement éculée, mais comme disait l’autre, il faut « verser au patrimoine du mouvement ouvrier » cette histoire, dans toute sa richesse et sa complexité. Car pour bâtir de nouveaux projets, nous ne partirons pas de rien.

Trente ans après, les acteurs de cette radio n’ont rien perdu de leur mordant. Face au monde dans lequel ils vivent leur colère semble restée intacte. On espère vieillir comme eux.

Pierre Barron, Raphaël Mouterde, Frédéric Rouziès