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Ingrid Hayes

Voix de sidérurgistes

Dernière modification : [06-04-2012]
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Ingrid Hayes

Voix de sidérurgistes

Ingrid Hayes, historienne, est l’auteure d’une thèse soutenue en 2011 : « Radio Lorraine Cœur d’Acier Longwy, 1979-1980. Les voix de la crise : émancipations et dominations en milieu ouvrier »

- En 1979, on est dans quelle situation en Lorraine, quel est le contexte économique ? Et qu’est-ce que le plan Davignon ?

- Ce n’est pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. La crise de la sidérurgie commence en 1961, au moment ou les prix s’effondrent et la demande ralentit. A partir de là, il y a une série de plans. Des plans au niveau Français puis le plan Davignon qui lui est au niveau européen. En1966, il y a la convention Etat-sidérurgie et de 1964 à 67 le nombre d’actifs dans la sidérurgie passe de 130 800 à 114 100. Puis il y a un plan en 67, un en 71 et un en 77 qui impliquent de fortes diminutions des emplois mais avec pas ou peu de licenciements jusque là. En 78, le démantèlement a donc déjà commencé, sans que l’on ait encore été obligé de licencier massivement. En 78, c’est d’une autre ampleur. Dans le bassin de Longwy, c’est 6500 suppressions d’emplois.

- Quelles sont les causes ? Il y a la déficience des différentes entreprises sidérurgiques…

- La sidérurgie française est en difficulté, dans le cadre d’une concurrence internationale renouvelée, avec notamment la force du Japon. Il ya deux raisons principales, qui sont inscrites depuis le début dans la sidérurgie Française : la première est qu’il y a un très fort émiettement de la production, il y a beaucoup de petites entreprises qui ont tardé à fusionner et qui ont du coup des problèmes d’investissement et avec par conséquences des degrés de modernisation très disparates d’une unité à l’autre. D’autre part il y a une contradiction très forte entre la production et la transformation. Il y a une grande partie de la production française qui est directement tournée vers l’exportation et pas vers les industries de transformation françaises, du coup les intérêts de la production de base et de l’industrie de transformation sont divergeants.
Quand dans les années 60, le marché de la sidérurgie mondiale se trouve réorganisé, la sidérurgie française est une des plus en difficulté, par rapport à la sidérurgie allemande, par exemple, beaucoup plus moderne. En 1977, le gouvernement français va beaucoup pousser pour qu’il y ait un plan anti-crise européen au niveau de la CEE. Ce plan essaye d’organiser la production avec des quotas, des spécialités par pays, etc. C’est le plan Davignon. Les syndicalistes de la CGT, considèrent alors que le plan de décembre 1978 était une application de ce plan européen. C’est en parti vrai, mais en 1978, les entreprises sidérurgiques françaises sont en état de faillite et l’Etat va prendre le contrôle direct des entreprises.

- C’est l’Etat qui paye les pots cassés…

- Oui, mais c’est aussi l’Etat qui va mettre en place ce qu’ils ont appelé le plan de sauvetage et qui en fait est le plus important plan de licenciement depuis le début.

- N’y a-t-il pas aussi une volonté de liquider une classe ouvrière très forte et organisée en Lorraine ?

- Ce qui est certain, c’est qu’il ne leur a pas échappé que le démantèlement de la sidérurgie consistait à s’affronter à une classe ouvrière très organisée. Ce qui a signifié, des investissements financiers assez importants, en particulier à travers la convention sociale. C’était la reconnaissance qu’ils ne pouvaient pas passer comme un rouleau compresseur. D’autre part, ils étaient intéressés à ce que ce bastion syndical qui était un des principaux bastions de la CGT soit démoli. Mais l’objectif est à mon sens d’abord industriel.
Ceci dit, 78/79, c’est la première grosse défaite. Le rapport de force s’est inversé à ce moment là et il n’a jamais été rétabli.

- Comment tu découvres Lorraine Cœur d’Acier ?

- J’avais lu le livre de Gérard Noiriel « Longwy, immigrés et prolétaires » qui mentionnait en conclusion LCA. Je me suis intéressée au sujet, surtout parce qu’il y avait cet aspect de basculement. C’est une région ou ils ont massivement voté pour Mitterrand en 1981 et puis en 1984, Fabius termine le démantèlement. Un basculement politique et social.
Je dois dire qu’au départ j’ai été assez démunie face aux sources. Comme historienne, je voyais assez bien comment faire avec des sources écrites, autant des sources audio, des sources radiophoniques qui dataient de plus de 25 ans… je n’avais pas de méthode clés en mains. A force d’écouter, progressivement, des axes et des thématiques se dégagent, puis une méthode d’analyse. Le fond, c’est 987 cassettes, c’est des centaines d’heures d’enregistrement. C’est vraiment une source très importante, dont je ne connais pas d’équivalent.
Ce sont des sources spéciales, mais extrêmement riches pour un historien. Comme il y avait un direct permanent, ce sont non seulement les animateurs, les syndicalistes qui causent, il y a aussi une partie de la population impliquée qui parle directement. Ca veut dire qu’on a accès à la parole d’acteurs que d’habitude on n’entend pas, qui ne sont pas intégrés dans les organisations politiques ou syndicales que le mouvement ouvrier s’est donné. Ca implique des couches sociales qui vont au delà de la sidérurgie. Il y a un groupe ouvrier dominant, mais qui est obligé de rentrer en relation avec d’autres couches sociales… Ces interactions sont un objet d’étude passionnant.

- Est ce que tu t’attendais a ce que ce soit non seulement une radio de lutte, mais aussi une radio de libre parole ?

- J’y suis rentrée en connaissant la polémique de la fin. Elle était notamment mentionnée dans le livre de Noiriel. Quand on commence à voir les acteurs, c’est la première chose dont on entend parler. Je suis plutôt remontée de la fin vers le début. En essayant d’identifier quelles étaient les différentes conceptions, quel était le projet, la manière dont ça a évolué, quels étaient les préoccupations et les intérêts des uns et des autres. D’un certain point de vue, la fin a fait écran. Pour faire parler les acteurs d’autre chose que de la fin, ça a pris un peu de temps. C’est ça qui a marqué les esprits. Je m’y attendais, parce que je connaissais la polémique.

- Trente ans après, comment tu expliques que la mémoire de cette radio soit aussi vivante ?

- J’étais très surprise que les choses soient encore aussi à vif et qu’elles rebondissent, notamment autour du trentième anniversaire. Le fait que j’aille fouiller là dedans, ça a aussi relancé un certain nombre de polémiques. Parce que la fin c’est passée comme elle s’est passée, il n’y a pas de mémoire officielle de cette radio. Jusqu’ici la CGT n’a pas produit de mémoire .Il n’y a pas de mémoire unifiée qui permettrai de faire mémoire collective pour tout le monde. Du coup, il y a une concurrence entre différents groupes qui se battent pour l’héritage et la légitimité de cette mémoire-là. Mais la raison principale, à mon avis, c’est l’aspect de basculement. La radio en est venu à incarner le monde qui s’écroulait. Elle en est venue à incarner le passé des résistances, une population qui continue à se battre, alors que par ailleurs les choses étaient en train de s’effilocher, mais ce moment là marque un tournant majeur, pas seulement dans les représentations, mais aussi dans ce qu’il pouvait y avoir comme cohésion avant, dans ce qu’il pouvait y avoir comme collectifs militants et la mémoire de cette radio est venue incarner ça. C’est pour ça que les gens ont encore tellement besoin qu’il y ait une continuité entre le positionnement qui a été le leur à ce moment là et leur parcours depuis. Même si les parcours sont divers, tout le monde a besoin de revendiquer la continuité de son parcours, parce que c’est un tournant dans l’histoire sociale locale et nationale qui n’a laissé personne indifférent.

- C’est le genre de chose que l’on ne vit qu’une fois dans sa vie…

- C’est très net. C’est différent en fonction du niveau d’implication des acteurs. Il y a un cercle d’animateurs qui va progressivement s’élargir, qui est très impliqué et dont ça va changer la vie. Il y a des gens qui restent plus éloignés, qui le font plus par procuration, qui se contentent d’écouter ou d’appeler une fois de temps en temps, ou qui même a partir d’un certain moment n’écoutent plus, parce que le brouillage a quand même une certaine efficacité.
Pour les plus impliqués, pour ce qui est des syndicalistes, par ailleurs membres du parti communiste, certains ont vu là la remise en cause de tous les principes de leur identité militante telle qu’elle était structurée jusque-là. Ce n’est pas exactement la même chose pour les militants socio culturels, les gens qui avaient reconverti leur militantisme de mai 68 dans la culture, ils ont l’impression de vivre à ce moment-là une expérience unique qu’ils ne revivrons jamais de rencontre entre différents groupes sociaux, mais ça ne modifie pas leur vie au même degré. Pour une série de syndicalistes pour lesquels l’ensemble des traits de leur identité est remise en cause à ce moment-là, c’est un bouleversement beaucoup plus profond qui implique autant de tensions que d’enrichissements individuels.

Propos recueillis par Marcel Trillat et Pierre Barron